Le géant du numérique assure que le partenariat avec Ascension révélé par le « Wall Street Journal », qui lui donne accès aux données médicales de millions de patients sans leur consentement, est légal.

Par Alexandre Piquard Publié hier à 14h50, mis à jour à 10h29

Temps de Lecture 5 min.

Au siège de Google, à Mountain View (Californie), le 24 septembre.
Au siège de Google, à Mountain View (Californie), le 24 septembre. JEFF CHIU / AP

« Exclusif : Nightingale, le projet secret de Google, amasse les données de santé personnelles de millions d’Américains » : le titre de cet article publié par le Wall Street Journal, mardi 12 novembre, a de quoi faire peur. D’autant que, selon le quotidien économique, « les patients n’ont pas été informés » de cette transmission d’informations.

Le géant du numérique, par le biais de sa plate-forme d’hébergement de données en ligne (Google Cloud), a en effet signé un accord avec Ascension, l’un des plus gros acteurs de la santé aux Etats-Unis, qui exploite deux mille six cents sites de soins, dont cent cinquante hôpitaux et cinquante maisons de personnes âgées. Le contrat – le plus important négocié par la firme de Mountain View (Californie) dans le secteur – prévoit le transfert des dossiers médicaux complets : identité des patients, diagnostics, résultats d’examens, antécédents.

Le but est notamment de tenter de développer, grâce à l’analyse des données et à l’aide de l’intelligence artificielle (IA), des outils permettant de suggérer aux médecins des examens complémentaires, des prestations supplémentaires ou des traitements, voire d’identifier des anomalies dans le parcours de soins, explique le Wall Street Journal.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Google veut établir une véritable carte de la santé humaine »

Scandales liés au respect de la vie privée

Comment est-il possible que les patients n’aient pas été informés ? Google et Ascension ont précisé a posteriori que l’accord était légal et respectait notamment le Health Insurance Portability and Accountability Act (Hipaa). Ce texte de 1996, consacré au système d’assurance santé américain, prévoit que les acteurs privés du secteur puissent partager des données sans mettre les patients au courant si « les informations sont utilisées pour aider l’entité à assurer ses missions de santé ». Or, c’est le cas, insiste Google dans son communiqué : « Ces données ne peuvent pas être – et ne seront pas – combinées avec les autres données détenues sur des consommateurs par Google. »

Ascension, structure privée catholique et associative, « reste le manager des données »

Les patients concernés ne verront pas leurs données de santé croisées avec les nombreuses informations issues de leurs recherches sur Internet ou sur la plate-forme de vidéos YouTube à des fins publicitaires, promet l’entreprise. Ascension, structure privée catholique et associative, « reste le manager des données et nous leur fournissons des services », écrit le géant de la recherche en ligne.

Toutefois, note le Wall Street Journal, les dossiers de millions de patients sont accessibles à plus de cent cinquante employés de Google, qui a, dans le passé, été parfois montré du doigt pour des problèmes de protection des données. Cet accord dans le domaine sensible de la santé avec un géant du numérique soulève des interrogations au regard des nombreux scandales récents liés au respect de la vie privée, dont l’affaire Cambridge Analytica chez Facebook. Le contrat met aussi une nouvelle fois en lumière les limites de l’arsenal de protection des données aux Etats-Unis. De nombreuses voix appellent d’ailleurs à la création d’une loi sur la vie privée et d’une agence ad hoc – comme il en existe en France depuis 1978, avec la loi informatique et libertés et la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL).

Avancée des GAFA dans le domaine de la santé

L’émotion créée par le scoop du Wall Street Journal tient aussi à la surprise des lecteurs, car l’accord n’était pas connu. Dans son communiqué, Google sous-entend qu’il n’était pas secret, car l’entreprise l’avait évoqué en juillet dans sa conférence téléphonique avec les analystes financiers, après les résultats du deuxième trimestre. Mais l’information était laconique : « Enfin, les solutions d’intelligence artificielle et d’apprentissage machine de Google Cloud aident également des organisations de santé (…) comme Ascension à améliorer l’expérience et les résultats des soins », avait simplement annoncé un responsable. En n’ayant pas davantage communiqué en amont, Google se retrouve sur la défensive.

L’accord avec Ascension représente un test pour la firme de Mountain View

Au-delà des doutes sur la protection des données, le contrat illustre l’avancée des GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) en général, et de Google en particulier, dans le domaine de la santé. L’accord avec Ascension représente un test pour la firme : elle développe – gratuitement, selon le Wall Street Journal – des applications ou des algorithmes censés aider les soignants. « Nous cherchons à fournir des outils qu’Ascension pourrait utiliser pour apporter des améliorations dans la qualité clinique et la sécurité des patients », écrit Tariq Shaukat, le dirigeant de Google Cloud.

Unifier et croiser de grandes bases de données, puis faire ingérer le passé médical d’un patient à des logiciels d’IA permettrait en théorie de trouver de nouvelles corrélations, voire d’améliorer les traitements et d’assister les médecins – ou, au minimum, de réduire les dépenses ou d’augmenter les revenus. Toutefois, ces recherches sont en cours et les bénéfices précis restent en partie à prouver, comme l’ont montré les débuts du projet Watson d’IBM. « Certaines des solutions étudiées pour Ascension ne sont pas encore déployées et sont plutôt à l’état de test préliminaire », précise d’ailleurs M. Shaukat.

Améliorer le processus des essais cliniques

Avant le contrat avec Ascension, Google Cloud rappelle qu’il avait déjà d’autres clients, dont la clinique de Cleveland (Ohio), l’American Cancer Society, l’entreprise pharmaceutique et d’informatique McKesson… mais ces partenariats semblent moins importants et concernent parfois du simple transfert d’hébergement de données, de serveurs en interne vers les serveurs de Google, accessibles sur le Web, avec tout ordinateur habilité.

Google a aussi noué en 2016 un partenariat avec le groupe pharmaceutique Sanofi pour étudier des traitements du diabète ; il a été élargi en juin 2019 afin d’améliorer le développement de médicaments « personnalisés », ainsi que le suivi de leurs effets sur les patients. La maison mère de Google, Alphabet, possède également Calico, une filiale de recherches pour lutter contre le vieillissement, et Verily, qui s’est associée en mai à Novartis, Sanofi, Pfizer et Otsuka en vue d’améliorer le processus des essais cliniques consistant à tester des médicaments sur des cobayes.

Une récente acquisition de Google a également alimenté les spéculations sur ses aspirations dans la santé : celle de Fitbit. Le rachat de ce producteur de bracelets connectés pour le sport et le bien-être pourrait permettre de disposer d’appareils capables de mesure des données de santé. Une approche partagée par Apple, qui nourrit de grandes ambitions dans la santé avec sa montre Apple Watch. De son côté, Amazon a aussi l’intention de pénétrer le marché, notamment par le truchement de sa propre filiale de cloud, leader mondial du secteur.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Google met la main sur les montres connectées de Fitbit et s’invite sur le marché des « wearable »

Alexandre Piquard

Contribuer

Services

Read More

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here