Comment « l’instabilité des unions matrimoniales modifie les décisions économiques des individus »

Tribune

Jean-Pascal Gayant

Professeur de sciences économiques à l’Université du Mans et au Centre de recherche en économie et management, CREM, université Rennes-1

En un demi-siècle, le mariage monogamique a considérablement changé : il n’est plus un dispositif de transmission patrimonial et d’assurance sociale, mais un dispositif de formalisation de la vie amoureuse relativement instable, observe, dans une tribune au « Monde », l’économiste Jean-Pascal Gayant.

Publié hier à 06h00 Temps de Lecture 6 min.

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« Le développement de la protection sociale a paradoxalement accentué la désagrégation du mariage traditionnel : la garantie de subsistance est désormais largement assurée par la puissance publique si le conjoint-« assureur » est inexistant ou a délaissé le foyer. »
« Le développement de la protection sociale a paradoxalement accentué la désagrégation du mariage traditionnel : la garantie de subsistance est désormais largement assurée par la puissance publique si le conjoint-« assureur » est inexistant ou a délaissé le foyer. » Patrick George/Ikon Images / Photononstop

Tribune. Dans son ouvrage Civilisations. L’Occident et le reste du monde (Editions Saint-Simon, 2014), l’économiste Niall Ferguson listait les six « applications tueuses » qui avaient, selon lui, permis à l’Occident de dominer le monde de la fin du XVe siècle à nos jours : la concurrence, la science, la propriété, la médecine, la société de consommation et l’éthique du travail.

Il conviendrait sans doute d’ajouter à cette liste un dispositif institutionnel qui s’est avéré essentiel à l’émergence et la préservation de cet enchaînement vertueux de circonstances : le mariage monogamique.

Subsistance, éducation, transmission

Le mariage monogamique est une pierre angulaire de la civilisation gréco-latine et fut un puissant dispositif de stabilité sociale. Dans la Grèce antique, le citoyen avait vocation à s’unir avec une femme unique, et le couple ainsi constitué avait l’obligation de donner naissance à trois enfants (légitimes). Ce système permettait en particulier de garantir l’équilibre démographique entre les citoyens et les non-citoyens. Le mariage était un fardeau que seul le devoir civique justifiait.

Dans la Rome antique, le mariage demeura une charge civique, l’acte fondateur de la famille qui permettait la transmission patrimoniale aux enfants reconnus par la loi. Ce modèle, qui ne fut pas fondamentalement modifié « quand notre monde est devenu chrétien » (titre d’un ouvrage de Paul Veyne paru en 2007 chez Albin Michel), produisait une organisation sociale favorisant l’égal accès des individus aux opportunités affectives et sexuelles, le mariage monogamique engendrant mécaniquement un équilibre dans l’appariement entre individus des deux sexes.

Certes, ce mécanisme d’appariement n’était, jusqu’à la fin du XIXe siècle, guère fondé sur les préférences intrinsèques des protagonistes, mais plus sûrement sur les stratégies patrimoniales – au sens large – des parents. Le mariage était ainsi le cadre permettant de garantir les possibilités de subsistance et d’éducation des enfants, ainsi que les possibilités de subsistance des femmes et des veuves, tout en sécurisant la transmission du fief ou du patrimoine.

Les hommes et les femmes étaient souvent mal appariés, mais ils étaient appariés et produisaient une descendance. La soif de relations amoureuses et sexuelles était, le cas échéant, étanchée dans le cadre de relations extraconjugales. A certaines époques, les relations extraconjugales et le recours aux prestations de prostituées constituaient même une norme sociale.

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