Nadia Yala Kisukidi : « Bagdad, Fès, Tombouctou sont d’autres lieux de la vie philosophique »

Tribune

Nadia Yala Kisuki

Pensées d’Afrique (3/6). Selon la philosophe franco-congolaise, en étant réduite à l’expérience occidentale et au « miracle grec », l’histoire de la philosophie s’est, déshistoricisée et racialisée. Dans une tribune au « Monde », elle prône un « éclatement des hiérarchies du savoir qui placent l’Europe au centre.

Publié hier à 00h16, mis à jour hier à 11h33 Temps de Lecture 7 min.

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AQUINDO

Maîtresse de conférences à l’université de Paris-VIII, Nadia Yala Kisukidi est une exception dans le paysage français de la philosophie. L’une des très rares à enseigner la philosophie africaine au sein de l’institution universitaire. Sans pour autant se définir comme décoloniale, cette spécialiste de Bergson (Bergson ou l’humanité créatrice, CNRS éditions, 2013) invite à élargir le corpus habituel de la discipline afin de mettre en perspective la spécificité de la production occidentale et son ancrage singulier, et de comprendre comment la pensée européenne a pu se racialiser en racialisant les autres. En cela, à la suite de penseurs comme V.Y. Mudimbe ou, plus récemment, Achille Mbembe, elle s’inscrit dans ce courant qui montre les limites de la philosophie de l’universalisme telle qu’elle s’est façonnée depuis les Lumières. Il est reproché à cet universalisme de n’être pas parvenu à reconnaître l’existence de l’autre (l’Afrique) en le situant hors de la trajectoire et de la raison et de l’histoire (Hegel). Ces penseurs déconstruisent donc les pensées de la « bibliothèque coloniale » (Mudimbe) qui a façonné jusqu’à il y a peu encore des générations d’africanistes. Et cherchent à forger une nouvelle pensée critique réparant « l’injustice épistémique » dénoncée par le politiste Rajeev Bhargava, qui « survient quand les concepts et les catégories grâce auxquels un peuple se comprend lui-même et comprend son univers sont remplacés ou affectés par les concepts et les catégories des colonisateurs ».

Tribune. Quelle histoire raconte-t-on quand on raconte l’histoire de la philosophie ? Quand cette histoire commença-t-elle ? Qui sont les philosophes – les acteurs principaux de cette histoire ? Où se dresse la scène de leurs débats ?

L’histoire de la philosophie qu’on enseigne aujourd’hui en France dans les classes de terminale, à l’université, en classes préparatoires, convoque un récit précis. L’histoire de la philosophie, c’est celle de la raison, aux prises avec ses autres (les dieux, les mythes, les passions, la folie…). Elle commença en Grèce au Ve siècle av. J.-C., préfigurée par la naissance de la science hellénique dans l’école de Milet, un siècle plus tôt. Elle possède une figure tutélaire, Socrate. Et ses héritiers, multiples, s’épanouirent sur les terres européennes, particulièrement à l’époque moderne, dans trois grands Etats-nations, la France, l’Allemagne, la Grande-Bretagne.

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