« L’histoire est l’art de rappeler aux femmes et aux hommes leur capacité d’agir en société »

CHRISTELLE ENAULT

Par Patrick Boucheron

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Publié hier à 00h37, mis à jour hier à 13h55

Le passé éclaire-t-il le présent ? (6/6). Il y a bien longtemps que les historiens savent que l’histoire ne s’écrit pas d’elle-même, explique le professeur au Collège de France Patrick Boucheron dans une tribune au « Monde ».

Tribune. Du passé, on fait rarement table rase. Même les révolutionnaires y cherchent le plus souvent la table ouverte de leurs beaux festins, y puisant largement, joyeusement – et surtout librement – de quoi aiguiser leur faim d’action.

Car on le sait bien : en politique, rien n’est plus enthousiasmant que le désir de recommencer, de reprendre le flambeau des luttes anciennes comme on relève des promesses non tenues. Dans ce cas, ce n’est pas seulement que le passé éclaire le présent, c’est qu’il l’illumine d’une lueur vive, détonante, de celle qui, littéralement, met le feu aux poudres. Car le temps passé est moins un dépôt inerte qu’une énergie fossile, toujours susceptible de se réactiver, et ce précipité qu’est l’effectuation du passé dans le présent se nomme « histoire ».

Seulement voilà : ce passé qui crible le présent des éclats de l’avenir n’est pas tout le passé, mais seulement sa part efficace, mobilisatrice et convaincante. Discriminer dans les épisodes des temps anciens ce qui est susceptible de s’adresser directement à notre présent est certes conforme à la raison pratique dans sa définition kantienne, en tant qu’elle naît de la conscience exclusivement humaine de la nécessité de faire quelque chose. Mais cette manière de pratiquer le passé n’est théoriquement pas celle de l’historien. Sa discipline lui impose de ne rien faire d’autre au passé que de le révéler à lui-même, en se gardant bien d’y choisir par avance ce que Lucien Febvre appelait « une vérité à son usage exclusif, une vérité à sa ressemblance et à sa seule convenance ».

Comment concilier aujourd’hui cette exigence de neutralité méthodologique et la nécessité d’engagement ? Comment défendre une discipline historique qui ne soit pas seulement la morne collection des savoirs antiquaires sans en faire le magasin de curiosités des besoins, du moment où chacun serait libre d’aller choisir la part du passé susceptible de flatter ses envies ? Il y a bien longtemps que les historiens savent que l’histoire ne s’écrit pas d’elle-même et que c’est à eux de la faire crépiter pour que notre temps soit gros des orages du passé, zébré du feu pâle de ses éclairs.

L’éclair de la révolte

Prenons un exemple : l’éclair de la révolte. Lorsqu’il resurgit, c’est souvent parce que les femmes et les hommes reprennent confiance dans leur capacité d’agir, « sans rougir ». Ainsi parle l’auteur de la Chronique de Charles VI, croyant dénigrer les soulèvements de la fin du XIVe siècle dans le royaume de France : les émeutiers ne ressentent plus ni honte ni crainte de Dieu et, s’ils se soulèvent, c’est parce que leur colère est plus forte que leur peur. Ils font donc, en situation, l’expérience d’un courage dont ils ne se croyaient pas capables.

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